Sexe à l’hôpital, le dernier tabou

C’est un aspect peu exploré de l’hospitalisation longue durée : le chamboulement qu’elle suscite dans la vie amoureuse et sexuelle. La frustration, les fantasmes, les amours : je raconte les tourments vécus dans un centre de rééducation.

Les portes de l’ambulance s’ouvrent. Je descends du brancard et prends mes béquilles. Sur le perron, quinze personnes en fauteuil roulant me dévisagent. Nous sommes le 4 septembre 2017, je fais mon entrée au centre de rééducation de Châtillon, dans les Hauts-de-Seine, aidée de deux ambulanciers. Je viens d’être opérée du genou dans un hôpital du sud parisien, quatre ans après un accident de rugby amateur, quand mon ligament croisé du genou a lâché. J’ai six semaines pour réapprendre à marcher.

Au centre, je côtoie des personnes amputées, d’autres victimes d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Je suis impressionnée par leur sourire, leur chaleur. Je me lie d’amitié avec certaines. Femmes et hommes me confient peu à peu leur vie amoureuse. Pendant une hospitalisation longue durée, les relations intimes sont reléguées au second plan. On en parle, on en blague, on y pense. On s’inquiète de l’état de son corps. Sera-t-il encore désirable, après ? On projette ses désirs, faute de pouvoir les assouvir.

Le personnel soignant propose un atelier sur « la sexualité après un accident ». J’y assiste avec mes amis et mon calepin. « C’est la première fois qu’on organise un groupe de parole sur ce thème. Soyez indulgents. » Les soignantes confient leur trac avant d’aborder un sujet encore tabou. Une médecin énumère les facteurs à l’origine de troubles sexuels après un accident. Difficultés physiques, cognitives, urinaires, altération de l’image de soi, médicaments, anxiété, dépression… « Toutes les phases de la sexualité sont concernées, du désir à l’orgasme. » Une neuropsychologue conseille de prendre soin de son corps, un premier pas vers l’amélioration de sa vie sexuelle.

Je pense à mon ami Roberto*, rencontré au centre. Ce père de famille de 33 ans est au bord du divorce depuis son accident sur un chantier et le traumatisme crânien qui en a résulté. Après cinq mois d’hôpital, il retrouve son appartement et sa femme qui souffre d’anémie et d’anorexie. « Avant, on s’entendait bien, il y avait beaucoup d’argent qui rentrait. » Mais Roberto ne travaille plus, sa femme n’a pas d’emploi et leurs économies fondent. La famille menace d’imploser. Même si un jour Roberto arrive tout sourire à la cantine – « Ça va bien avec ma femme, on a baisé » –, leurs rapports sexuels restent trop épisodiques à son goût. Depuis l’accident, la sexualité qu’il fantasme ne fonctionne plus.

Au réfectoire, mes yeux s’arrêtent souvent sur le même homme, taille moyenne, barbe naissante, amputé du pied droit. Anthony* marche avec une prothèse. Il me dévore des yeux, mais ne s’assoit jamais à ma table. La nuit, mes rêves se transforment en fantasmes. Il y a bien d’autres garçons attirants en salle de kiné. Mais il s’agit de rugbymans en rééducation qui ne me calculent pas – et ne restent jamais dormir.

Je sollicite les quelques amis à qui je peux parler de mon intérêt pour le garçon à la prothèse. Comment séduire dans un hôpital ? Philippe, 36 ans, n’a « pas baisé une seule fois » depuis son accident de scooter, il y a six mois. « Je ne veux pas. Je n’ai pas envie de me recasser quelque chose », justifie le restaurateur parisien. Des broches lui perforent la jambe, afin que les os cassés repoussent en bon ordre. Philippe attend de « rencontrer la femme de sa vie ». « Il y a une infirmière qui me plaisait bien, mais je n’ai plus la même assurance avec les filles », se plaint-il, casquette vissée sur le crâne et regard fuyant. Comme nombre de patients, il évoque la frustration, la solitude. Mais promis, « ça va revenir ».

Chez Anthony, « ça », c’est déjà revenu. Quelques jours après notre rencontre, Roberto organise une petite fête de départ : il doit quitter le centre de rééducation pour retrouver sa famille. L’alcool est interdit, nous passons la soirée à boire du Red Bull et à grignoter des barres chocolatées dans le hall froid. L’un après l’autre, les invités partent se coucher, je me retrouve seule avec Anthony. Nous ne parlons presque pas. Il me propose de prendre un bain de nuit dans la piscine du centre. Je refuse. Nous nous réfugions dans sa chambre. Il m’embrasse, nous faisons l’amour pendant des heures. Au petit matin, une infirmière fait irruption et m’ordonne de rejoindre mon lit. Tout arrive vite dans ce microcosme surprotégé, aseptisé. Désormais, Anthony et moi passons d’autres nuits ensemble mais privilégions la journée pour nous retrouver dans sa chambre ou la mienne. Coup de chance : elles sont individuelles, même si la porte ne ferme pas à clé.

Faire l’amour à l’hôpital n’est pas interdit. C’est un droit. « Une chambre d’hôpital est un lieu privé, pointe le militant handicapé Marcel Nuss**. Une personne a le droit d’y avoir des relations sexuelles. » Mais le règlement du centre de rééducation de Châtillon proscrit d’entrer dans la chambre d’autres patients. Je dois contourner les règles. Rapidement, la rumeur court. Les patients s’en mêlent, certains m’insultent dans mon dos, me traitant de « cochonne ». Mon amant, lui, conserve une excellente réputation. Nous apprenons à bloquer la porte de la chambre avec une chaise, mais les soignants nous surprennent parfois et referment aussitôt la porte, gênés. Personne n’ose aborder le sujet devant nous. Seule une infirmière me conseille d’arrêter de le voir, « car il n’est pas fiable ».

Anthony est mystérieux, c’est vrai. Il me raconte son histoire, par bribes, quelques semaines après notre rencontre. Victime d’un accident de parapente en 2016, il a décidé de se faire amputer de la cheville droite : « Je ne voulais pas vivre avec un pied de traviole. » Depuis le drame, l’ancien soldat de 31 ans n’a pas arrêté les relations sexuelles. « Le plus dur c’était d’arriver à jouir. Mais j’avais trop peur que ma copine aille voir ailleurs. Je me forçais pour elle. » Graduellement, la douleur s’est atténuée, il n’a plus eu besoin de se forcer et il a enchaîné les relations. Anthony est célibataire lorsque nous nous rencontrons. Il explique le retour de sa libido par la disparition de la souffrance.

Même chose chez Christophe, un patient de 46 ans. Victime d’un AVC l’été dernier, il a réussi à « bander » de nouveau. Libertin, il enchaîne les relations, mais « aucune copine ne vient jamais ici. Je déteste qu’on me voie à l’hôpital ». Une pudeur qui s’explique par la crise de confiance que provoque une hospitalisation. « Que ce soit la maladie ou le handicap, tout changement physiologique va entraîner une réinvention de la sexualité », souligne la psychologue Emilie Moreau. Difficile sans accompagnement personnalisé. Or les professionnels de santé ne sont pas formés à la sexologie. « Les médecins rechignent à parler de sexualité à leurs patients car ils n’ont suivi que deux heures de cours à ce sujet pendant tout leur cursus », regrette la sexologue Nadia Morand. Il revient alors aux patients d’ouvrir eux-mêmes le dialogue, mais la thérapeute remarque « qu’ils ne le feront pas spontanément », par gêne. Même mon jeune psychologue me congédie lorsque je lui parle d’Anthony : « Vous avez l’air d’aller bien, plus besoin de venir me voir. »

Alors je vais bien. Je me débarrasse de mes béquilles, je lis des romans, je tombe amoureuse. Chaque matin, la salle de kiné m’attire comme un aimant, à l’idée de croiser mon homme. Il sèche parfois la rééducation, trop fatigué par nos nuits. Anthony et moi ne parlons jamais de « l’après ». Il quitte le centre de rééducation fin septembre 2017. A ma grande surprise, j’en suis soulagée. Je deviens trop dépendante de lui et un peu de distance rééquilibrera notre relation, à mon avis. S’il tient à moi, il reviendra me voir à Châtillon. Sinon, notre histoire de fesses se termine là.

Je reste seule avec Rébecca* et Jean-Luc. Rébecca se présente d’emblée comme « une vieille peau de 56 ans ». Mariée et grande dragueuse, cette enseignante a survécu à deux AVC début 2017 et elle est restée partiellement paralysée. « L’AVC a changé ma personnalité. Je suis tombée raide amoureuse de deux ou trois patients », me raconte-t-elle, installée sur son fauteuil roulant à la cafétéria du centre. Sous le charme d’un jeune judoka hospitalisé, elle lui a donné un jour un papier avec son numéro de chambre. La patiente a été convoquée dans la foulée par le personnel soignant, pour comportement inadapté. « Le médecin m’a dit : “Une réputation, c’est vite fait.” Ils ont eu peur que je viole tous les prépubères du quartier. » L’hypothèse de la psychologue Emilie Moreau pour qualifier un tel comportement : un syndrome frontal, soit une « désinhibition complète » liée à l’AVC, qui l’empêche de contrôler ses émotions.

Après ses expériences malheureuses, Rébecca a entamé une histoire platonique avec un autre patient de son âge, sans que cette relation n’apaise son mal-être. « Je me vois comme vieille et grosse, confie-t-elle. Ma dépression est en train de revenir. Je n’ai pas seulement envie de baiser, j’ai envie de plaire à quelqu’un. » Rébecca ne s’est jamais masturbée depuis son accident : « Le cadre ne s’y prête guère, c’est pas très cosy. » Je dois admettre que ma chambre n’est pas vraiment propice aux fantasmes. Lit individuel médicalisé, murs blancs et froids, absence de verrou… « Quand l’infirmière frappe à la porte puis entre sans attendre de réponse, on est loin du compte », déplore la chercheuse en psychologie Emilie Moreau. Certains malades hommes trouvent un peu d’intimité pour se masturber. « Je me branle deux ou trois fois par semaine sur des films pornos », m’assure tout naturellement Anthony. Même ratio pour Philippe, un autre patient.

On ne trouve pas que frustration et solitude entre les murs de l’institution. Jean-Luc, retraité de La Poste amputé d’une jambe, a vécu une expérience troublante. « Un jour, une aide-soignante m’a masturbé sous la douche », affirme-t-il. La psychologue Emilie Moreau n’est pas surprise. Auteure d’un livre sur la relation des infirmières à la sexualité de leurs patients***, elle rappelle la difficulté pour la soignante « d’entretenir une relation bienveillante sans induction de sexualité » avec le ou la malade. En cause notamment, les « stéréotypes liés à la profession ». Après un an d’hospitalisation, Jean-Luc a perdu quelques complexes. Il est même tombé amoureux d’une infirmière de l’hôpital Ambroise-Paré de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Elle a 30 ans. « Mais elle m’aime, je pense. » Le retraité est convaincu de la retrouver bientôt. « On s’est fait nos adieux en se promettant de se revoir quand je serai capable de marcher. Je suis attendu à la sortie. »

J’espère l’être aussi. Depuis son départ, Anthony me rend visite fréquemment, en toute clandestinité. Je quitte le centre de rééducation fin octobre 2017. Anthony est reparti vivre à Nantes, j’habite à Paris. Nous n’avons rien en commun sauf l’aventure à l’hôpital. Loin de cet espace aseptisé, nous nous retrouvons furtivement à Paris. Je marche à nouveau, il enchaîne les soucis avec sa prothèse. Les mois passent. Je retourne de temps en temps au centre de rééducation pour accompagner Anthony qui renouvelle sa prothèse. Tous ceux que j’ai connus ont quitté l’hôpital, je ne les ai jamais revus. Certains me laissent des messages amicaux sur mon téléphone. Ils sont seuls, chez eux, et attendent encore l’amour. Et se réjouissent d’apprendre que ma relation avec Anthony tient toujours. Mon copain assure que le sexe a aidé à sa reconstruction et rééducation, morale et physique. L’amour à l’hôpital a adouci nos souffrances partagées.

M. A.

Article publié dans NÉON, décembre 2018

* Ces prénoms ont été modifiés.
** Marcel Nuss est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Handicaps et accompagnement à la vie affective, sensuelle et sexuelle », éd. La Chronique sociale, 2017.
*** « Infirmières et sexualité : entre soins et relation », sous la direction d’Alain Giami, Emilie Moreau et Pierre Moulin, éd. Presses de l’EHESP, 2015

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